L’ALLUMEUR DE RÉVERBÈRES
Réflexions pour mieux se positionner face aux défis du quotidien
Des feuillets proposés par 
Christophe Élie

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Feuillet 28

IM-0006
L’indignation créatrice

L’humain,
un transformateur

« On n'a pas le droit de me faire ça !... »

Mon ami Gilles m'a retrouvé à déjeuner un matin, pensif. On l’avait mandaté pour organiser dans son organisation une consultation des bureaux en régions. Une fois qu'il a eu rédigé sa synthèse, les autorités ont remis en question sa démarche et son texte, puis confié le dossier à quelqu’un d’autre, qui en a eu le crédit. 

Gilles a encaissé le coup en gentleman, mais sa révolte intérieure a eu vite fait de le jeter par terre : abattement, insomnie, grippe aiguë. Ce choc, m'a-t-il dit, l’a même reconnecté quarante ans en arrière à une expérience angoissante vécue lorsqu'il avait été abusé par un personnel d’hôpital. Je le voyais cherchant à se comprendre dans sa réaction émotive et jonglant sur les options possibles, au travail. Il m'a confié qu'il avait du mal à lâcher prise sur l'événement et à surmonter son envie de se chercher une affectation dans un autre service.

Face à une épreuve du genre, le biologiste Henri Laborit dans son ouvrage Éloge de la fuite met en évidence trois réactions alternatives : combattre, ne rien faire ou fuir. Combattre apparaît à prime abord une réaction saine : comme au ping-pong, on retourne à l’adversaire l’énergie de son coup. Mais la culpabilité peut être forte et les conséquences considérables  -  par exemple coûter à Gilles son emploi. Ne rien faire apparaît moins dommageable socialement, mais ravaler sa rage a quelque chose de se mutiler : c’est souvent le germe d’ulcères d’estomac, de psoriasis ou de dépression; on se trahit soi-même. Et puis on peut fuir : par exemple se mettre à boire, demander une mutation… : on prend des vacances du problème; mais il est là pour nous accueillir à l'aéroport ! on ne fait que reporter à plus tard le face-à-face avec soi-même : on se déçoit (dé-soi), on s'absente de soi.

Sommes-nous chacun condamné à l'une ou l'autre de ces trois réactions ? Laborit entrouvre une autre porte quand il parle de la fuite artistique : on canalise l’énergie de sa colère à produire, supposons, un roman, une œuvre d’art. On peut créer une sorte de héros, et lui faire dénoncer l’injustice que nous n’osions pas ouvertement attaquer. C’est déjà un bon point : nous transformons l’énergie qui nous a fait mal en quelque chose d’autre, qui peut être effectivement créateur. Mais il se peut que nous gardions une saveur de fuite en travers de la gorge. Pouvons-nous aller plus loin ?...


Plusieurs combats en un seul

En fait, quand nous nous indignons devant ce qui nous arrive, plusieurs choses se jouent en même temps, qu'il nous faut démêler. Il y a d'abord la marmite qui veut sauter : comment vite expulser cette énergie sans qu'elle démolisse ? Il y a le degré d'indignation ressenti : « pourquoi diable est-ce que ça m'a affecté à ce point ? » Puis il y a de savoir comment retomber sur nos pieds, si possible en mettant l'événement à profit. 

Expulser l'énergie.   Vous et moi avons déjà fait l’expérience, après une forte colère, de sortir sur la rue et de piétiner le sol avec rage; ou encore de crier notre colère dans une garde-robe ou dans le fond d'un garage : ça nous avait bien défoulés. Nous en sommes revenus calmés, capables d’envisager la situation à froid. C'est nous donner une prise de terre (ground), un paratonnerre, ce qui était déjà une sorte de transfert d’énergie. Le Talmud, il y a bien longtemps déjà, enseignait qu'il faut permettre à la parole de se dire, sinon elle se transforme en maladie.

Comprendre sa réaction.   Certains avancent que nos drames sont avant tout des batailles pour sauvegarder notre estime personnelle, que nos combats pour sauver la face devant autrui ont la force de notre combat pour nous rassurer sur notre valeur profonde. Le plus tôt nous allons être soulagé dans notre face-à-face avec nous-même, le plus vite nous allons trouver la solution efficace face à l'extérieur. Je vous partage un cadeau en or qu'on m'a fait un jour, en m'apprenant la petite maxime suivante : Jamais personne ne pourra vous ajouter ou vous enlever quoi que ce soit d'essentiel. » Le combat, en définitive, se joue toujours avec nous-même. Une clé qui a fait ses preuves, en pareil moment, est de fonctionner comme un parent avec notre enfant intérieur : le prendre par la main, le rassurer sur le fait qu'il n'est pas en danger, et trouver tout de suite des façons d'être bon pour lui de ce que les autres n'ont pas été prêts à l'être.

Canaliser l'énergie au mieux.   Les exemples de procédés industriels de récupération d'énergie foisonnent. Pensons au harnachement des rivières pour produire de l'électricité, ou à la récupération de chaleur obtenue des moteurs qu'il faut refroidir, déviée vers le chauffage d'un local ou d'une masse d’eau, permettant de diminuer à la fois ses coûts et la pollution. Ce sont de bonnes illustrations de transfert d'énergie, qui nous donnent une idée d'à quoi pourraient servir nos moments d'indignation, si nous savions les transposer. 


Faire servir l'énergie de douleur à quelque chose d'autre

Le domaine humain nous fournit aussi des exemples très parlants de transfert d'énergie. Le film La déchirure, par exemple, nous présente Dith Pran, un journaliste cambodgien qui lutte pour survivre parce qu'il lui faut arriver à dire au monde l'assassinat de son pays  par les Khmers rouges : son acharnement, qui lui fait surmonter mauvais traitements et privations, finira par le sauver. Autre exemple plus près de nous, à Toronto: un gamin de 12 ans, Craig Kielberger, est gagné par la révolte lorsqu’il apprend que des enfants de son âge  sont réduits en esclavage et risquent leur vie dans les usines qui fabriquent nos feux d’artifice, en Indes. Il crée le mouvement Free the children (Enfants Libres), qui finira par mobiliser des milliers de jeunes pour la cause des enfants exploités, le propulsant du même coup dans son projet de vie personnel. Et bon nombre connaissent l’abbé Pierre, en France, un autre témoin éloquent de ce que peut faire l’indignation créatrice : révolté de voir des gens de la rue sans logis en hiver tandis que des logements restent vides pour la spéculation, il crée le mouvement de solidarité Emmaűs, aujourd’hui répandu à travers des centaines de pays.

Bien sûr, nos indignations ne nous conduiront pas toutes à embrasser une cause humanitaire. Mais les exemples qui précèdent montrent qu’elles constituent un réservoir d’énergie souvent insoupçonnée, et qu’on peut les harnacher comme on le fait pour un cours d'eau.

Revenons au type de défi rencontré par mon ami Gilles, qui s'est senti mis de côté par son organisation. Après un moment d’abattement bien légitime, on voit des gens comme lui se connecter à leurs aspirations fortes, et la claque à la figure leur sert à se ramasser pour mieux rebondir : « ils ne m’auront pas, je vais leur prouver de quoi je suis capable !… » Plusieurs, dans pareille situation, prennent conscience qu’ils faisaient le singe depuis trop longtemps pour satisfaire une organisation qui ne sait pas reconnaître leur potentiel ou leur effort, tandis qu'eux-mêmes ne satisfont qu'à moitié leurs soifs de réalisation. C'est alors qu'ils se mettent à développer un talent d'artiste ou d'entrepreneur qui les étonne eux-mêmes  -  ce qui devient cette fois bien autre chose que la simple fuite artistique dont nous parle Laborit.


À la condition de le choisir...

Nos rebondissements devant les contrariétés au jour le jour peuvent être moins spectaculaires. Mais leur portée devient tout aussi décisive s’ils nous forgent des réflexes de réaction créatrice. J'ai raconté ailleurs comment je me suis souvent servi de la recommandation que nous faisait ma mère, quand j'étais haut comme trois pommes et que je m'étais fait mal ou qu'on m'avait fait vivre une forte frustration : elle nous répétait à chaque fois « offre ça pour quelqu’un d’autre… » Elle qui n’était pas instruite, avait compris intuitivement que la frustration mobilise une énergie réutilisable, qu'on peut choisir ou bien de se paralyser avec, ou bien de la faire servir. Elle l'avait appris elle-même dans l'enseignement évangélique : « aime tes ennemis, prie pour ceux qui te font du mal »

Le transfert d'énergie fait évidence pour la science et pour l'industrie : « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».  Considérées sous cet angle, des exhortations comme celles qui précèdent perdent la couleur moralisante que nous avons appris à leur prêter et nous révèlent notre capacité de créer du neuf à partir de ce qui nous a fait mal. Nous devenons cet adepte du judo qui apprend à se servir de la force de l'assaillant pour le mettre à terre ...jusqu'à en faire quelquefois un ami par la suite. À condition de le choisir. 

Je reste admiratif, une fois encore, de constater quels leviers sont à notre portée derrière nos déboires. Un problème devient l'occasion de nous rapprocher de nous-même. Et une blessure, qui nous a mis en survie et contraint à inventer une solution, devient une fenêtre à travers laquelle nous faisons cadeau de cette solution à d'autres, et nous seul pouvions le faire de cette façon !

Pour un exemple de transfert d'énergie dans la pratique bouddhiste

J'ai revu Gilles. Sa tempête s'est apaisée. Je le sens plus fort. Il a fait la part entre l'appréciation de son organisation et l'évaluation qu'il fait lui-même de sa compétence. Des moments de remise en question viendront encore. Mais je devine qu'il saura récupérer un peu de son expérience d'aujourd'hui pour tenir bon encore.  

Christophe Élie

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 v2005-01-01

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