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IM-0010 |
Libérer le
tournesol
« Qui me convaincra de
changer ?… »
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Vous connaissez
cette histoire du type qui fouillait nerveusement au pied d’un lampadaire ?
Un passant, intrigué, lui demande ce qu’il fait là : «
Je cherche mes clés — Ah! vous les avez perdues ici ? — Non, mais ici il
y a de la lumière … »
Avec cette anecdote, je
vous propose une suite au Feuillet 14,
qui parlait de ces gens qu’on a du mal à sentir. J'aimerais cette fois pousser la réflexion
à l’échelle de la planète. Vous arrive-t-il par moments de vous attrister
sur l’état du monde, avec l’envie de décrocher, bien à l’abri dans
votre salon ?…Devant le spectacle de ces grands décideurs et banquiers qui
nous offrent un lampadaire — celui de la rentabilité aux dépens de
l'humain — où le monde ne risque pas de retrouver ses clés.
À la recherche d'une
troisième voie
Une expérience m'a
marqué à ce propos. C’était
dans un pays d'Amérique latine en régime de dictature. Je rencontrais des
groupes sociaux dans les bidonvilles, rendus à trouver incontournable
l'affrontement. Leurs revendications m'apparaissaient si légitimes,
j’aurais eu envie d'être avec eux à manifester dans la rue. En même
temps, le soir venu, il m’arrivait de méditer et d’envoyer les meilleures
ondes possibles au président despote. Masochiste ?...
Non.
Simplement à la recherche d'une troisième voix, entre la violence et le
repli, d'une petite voix. Celle qui me dit que, de même on ne va pas bien
loin à l'abri des autres, le temps vient où nos relations n'iront pas loin
à l'abri du monde. Bon sang, comment atteindre ceux qui ont les leviers planétaires
en main jusque dans leur vision intime de la vie ? Comment leur parler «
à portée d'âme », quand les actions démocratiques n'ont rien donné ?...
Car les systèmes sont faits de personnes : c'est elles qui prennent les décisions.
Comment semer le doute dans le système de valeurs de quelques-uns, puis les
énergiser au point qu'ils osent dire tout haut, en plein forum : « nous
ne pouvons pas faire ça à ces gens, à ce village, à ce pays... »
? En même temps, comment ne pas en être affecté dans notre joie de vivre au
quotidien ?
Démonter le mécanisme...
J'ai trouvé
au bon moment un livre très attachant écrit par Henri Nouwen, Le retour
de l’enfant prodigue
**. Sa
vision fait écho à ma réflexion et m'aide à la mettre en mots. Pour lui,
chaque humain serait tenté un jour de ‘quitter la maison’ et d’aller de par
le monde en quête de ce qui pourrait étancher sa plus grande soif : être
aimé. On lui apprend que l’affection doit se gagner, qu'il doit faire des
prouesses afin de prouver qu’il la mérite. Comment va-t-il faire ? En
reproduisant les standards reconnus de la réussite : pouvoir, argent,
compétition, séduction... Jusqu’au jour où l’illusion est démasquée par la
douleur : il revient alors vers son père, car il s'est souvenu qu’à la
maison il était aimé sans condition, il n’avait pas à prouver sa valeur.
C'est chacun de nous, ce
type, un jour ou l'autre. Mais j'y vois plus encore nombre de nos dirigeants
mondiaux. Des gens qui ont été longuement conditionnés par leur classe
sociale, par leur milieu d'appartenance, à tenir les valeurs qui mènent l'échiquier
mondial pour vraies, efficaces. J'en vois d'autres, qui en plus se débattent
avec un héritage de mal-aimé : leur soif d'être reconnu, d'avoir à leur
tour du pouvoir sur d'autres, y trouve un terrain de revanche excitant.
Une confiance dés-armante...
Je me sens démuni,
David devant Goliath. Mais Nouwen me propose de partir d'autre chose que de
mon malaise : saisir leurs besoins, probablement les plus secrets et aussi les
plus à vif : se sentir reconnus à leur vraie valeur, se sentir aimés
en dépit de leurs gestes. Ça ne me montre pas comment les atteindre. Mais ça
me dit là où ils ont mal, et la vulnérabilité est souvent ce qui nous rend
enfin réceptif... à celui qui saura le décoder, et à certaines
conditions. Déjà d'être conscient de ça, il me semble que j'aurais moins
peur de me retrouver en face à face.
Je saurais que la
personnalité devant moi est un masque social, et que derrière il me faut
parler à l'enfant qui se défend, qui craint d'être leurré une fois encore.
Mon arme, s'il m'en faut une, serait ma certitude que derrière la carapace
existe, intact et indéracinable, un être intègre fait pour s'ouvrir à la
lumière et capable d'y arriver. Un être qui lui ne le sait pas, ou l'a oublié.
Peut-être je n'aurais pas à prouver quoi que ce soit, seulement à croire à
ça pour vrai, en me connectant à mon propre enfant intérieur, qui se sent
aimé par la Vie et sait qu'il n'a rien à craindre en bout de ligne, quelques
soient les apparences. J'allumerais là peut-être le seul autre lampadaire
qui vaille, en le rapprochant de lui-même, de cette petite lumière qui luit
au fond de ses soifs intimes. S'il se sent beau à nouveau un instant —
comme il l'a au fond toujours soupçonné, mais d'une façon que personne
autour de lui ne reconnaît ni ne réveille — peut-être se passera-t-il
quelque chose de vital.
Je
vois venir des questions capables de me coller au mur si je ne les ai pas
moi-même digérées : : « Qui es-tu pour questionner mes valeurs ?… Crois-tu assez en moi pour que j'y croie aussi ?… Me laisseras-tu
tomber comme les autres, après ?… » Si la fissure se
crée, si la personne peut ‘revenir à la maison’ sans perdre la face et
n'être pas laissée seule pour le faire, alors des décisions peuvent naître,
et d'autres changer. La même énergie qui servait à se défendre devient
disponible pour construire. C'est la Samaritaine de l'Évangile, à la
rencontre qu'elle a faite près du puit. Peut-être qu'on ne peut plus oublier
l'humain dans ses décisions, le jour où quelqu'un nous a connecté au plus
humain en soi. C'est le pari.
Mon utopie fonctionnelle
J'ai pour m'en
convaincre, déjà, l'expérience de mes enfants, qui ont franchi des passages
décisifs quand ils se sont vus regardés ainsi. Et mon expérience, à chaque
fois que quelqu'un m'a révélé que j'étais plus beau que je le croyais.
Ça m'aide aussi à le
croire quand je pense à la force mystérieuse qui est arrivée à mettre en
orbite les cent milliards de milliards de galaxies de notre univers. Je me dis
que cette force est bien capable de guider aussi à bon port l’expérience
d'un humain, quand même il s'appellerait Pol Pot ou Hitler. Je crois en fait
que ce qui nous fait le plus défaut devant les grands despotes de notre planète
- tout comme d'ailleurs devant les petits tyrans que nous subissons au
quotidien - c'est la conviction qu'à l'échelle de la vie la
partie est gagnée d’avance, que c'est une question de temps pour que
leur vraie nature se fraie un chemin jusqu'à la surface.
Bien sûr, on peut avoir de bonnes raisons de ne pas attendre jusque là !...
Ça me rappelle
une histoire que j'avais lue, à propos d'un type que son patron prenait
plaisir à rabaisser. Découragé, il s'était confié à un compagnon.
Quelqu'un dont le regard portait pas mal plus loin qu'il s'y attendait, et qui
lui a dit : « je crois que l'amour à
l'intérieur de toi est plus fort que la méchanceté à l'intérieur de lui
....» Il paraît que, longtemps
après, le type et le patron sont devenus des amis.
Plus je m'exerce
à le regarder sous cet angle, moins j'ai le sentiment d'avoir à charger le
sort du monde sur mes épaules. Et moins j'en suis affecté dans ma paix intérieure.
D'un autre côté, je constate que je mets moins de temps à aligner les
diagnostics noirs, légitimes mais qui en arrivaient à me paralyser. Je
prends plaisir à colporter les ‘bons coups’, où qu’ils se trouvent. Je crois que c'est de
modes d'emploi dont le monde a le plus besoin. Et de témoins heureux de se
les appliquer.
Mère Teresa avait une
expression magnifique pour nommer le regard dont les êtres ont besoin :
« Le temps qu'on met à juger les gens, on ne l'a plus pour les aimer.
»
Christophe Élie

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