L’ALLUMEUR DE RÉVERBÈRES
Réflexions pour mieux se positionner face aux défis du quotidien
Des feuillets proposés par 
Christophe Élie

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Feuillet 16

IM-0010
Libérer le tournesol

« Qui me convaincra de changer ?… »


Vous connaissez cette histoire du type qui fouillait nerveusement au pied d’un lampadaire ? Un passant, intrigué, lui demande ce qu’il fait là :  «  Je cherche mes clés — Ah! vous les avez perdues ici ? — Non, mais ici il y a de la lumière … »

Avec cette anecdote,  je vous propose une suite au Feuillet 14, qui parlait de ces gens qu’on a du mal à sentir. J'aimerais cette fois pousser la réflexion à l’échelle de la planète. Vous arrive-t-il par moments de vous attrister sur l’état du monde, avec l’envie de décrocher, bien à l’abri dans votre salon ?…Devant le spectacle de ces grands décideurs et banquiers qui nous offrent un lampadaire — celui de la rentabilité aux dépens de l'humain — où le monde ne risque pas de retrouver ses clés. 

À la recherche d'une troisième voie

Une expérience m'a marqué à ce propos. C’était dans un pays d'Amérique latine en régime de dictature. Je rencontrais des groupes sociaux dans les bidonvilles, rendus à trouver incontournable l'affrontement. Leurs revendications m'apparaissaient si légitimes,  j’aurais eu envie d'être avec eux à manifester dans la rue. En même temps, le soir venu, il m’arrivait de méditer et d’envoyer les meilleures ondes possibles au président despote. Masochiste ?...

Non. Simplement à la recherche d'une troisième voix, entre la violence et le repli, d'une petite voix. Celle qui me dit que, de même on ne va pas bien loin à l'abri des autres, le temps vient où nos relations n'iront pas loin à l'abri du monde. Bon sang, comment atteindre ceux qui ont les leviers planétaires en main jusque dans leur vision intime de la vie ? Comment leur parler « à portée d'âme », quand les actions démocratiques n'ont rien donné ?...  Car les systèmes sont faits de personnes : c'est elles qui prennent les décisions.  Comment semer le doute dans le système de valeurs de quelques-uns, puis les énergiser au point qu'ils osent dire tout haut, en plein forum : « nous ne pouvons pas faire ça à ces gens, à ce village, à ce pays... »  ? En même temps, comment ne pas en être affecté dans notre joie de vivre au quotidien ?

Démonter le mécanisme...

J'ai trouvé au bon moment un livre très attachant écrit par Henri Nouwen, Le retour de l’enfant prodigue **. Sa vision fait écho à ma réflexion et m'aide à la mettre en mots. Pour lui, chaque humain serait tenté un jour de ‘quitter la maison’ et d’aller de par le monde en quête de ce qui pourrait étancher sa plus grande soif : être aimé. On lui apprend que l’affection doit se gagner, qu'il doit faire des prouesses afin de prouver qu’il la mérite. Comment va-t-il faire ? En reproduisant les standards reconnus de la réussite : pouvoir, argent, compétition, séduction... Jusqu’au jour où l’illusion est démasquée par la douleur : il revient alors vers son père, car il s'est souvenu qu’à la maison il était aimé sans condition, il n’avait pas à prouver sa valeur.

C'est chacun de nous, ce type, un jour ou l'autre. Mais j'y vois plus encore nombre de nos dirigeants mondiaux. Des gens qui ont été longuement conditionnés par leur classe sociale, par leur milieu d'appartenance, à tenir les valeurs qui mènent l'échiquier mondial pour vraies, efficaces. J'en vois d'autres, qui en plus se débattent avec un héritage de mal-aimé : leur soif d'être reconnu, d'avoir à leur tour du pouvoir sur d'autres, y trouve un terrain de revanche excitant. 

Une confiance dés-armante...

Je me sens démuni, David devant Goliath. Mais Nouwen me propose de partir d'autre chose que de mon malaise : saisir leurs besoins, probablement les plus secrets et aussi les plus à vif :  se sentir reconnus à leur vraie valeur, se sentir aimés en dépit de leurs gestes. Ça ne me montre pas comment les atteindre. Mais ça me dit là où ils ont mal, et la vulnérabilité est souvent ce qui nous rend enfin réceptif...  à celui qui saura le décoder, et à certaines conditions. Déjà d'être conscient de ça, il me semble que j'aurais moins peur de me retrouver en face à face.

Je saurais que la personnalité devant moi est un masque social, et que derrière il me faut parler à l'enfant qui se défend, qui craint d'être leurré une fois encore. Mon arme, s'il m'en faut une, serait ma certitude que derrière la carapace existe, intact et indéracinable, un être intègre fait pour s'ouvrir à la lumière et capable d'y arriver. Un être qui lui ne le sait pas, ou l'a oublié. Peut-être je n'aurais pas à prouver quoi que ce soit, seulement à croire à ça pour vrai, en me connectant à mon propre enfant intérieur, qui se sent aimé par la Vie et sait qu'il n'a rien à craindre en bout de ligne, quelques soient les apparences. J'allumerais là peut-être le seul autre lampadaire qui vaille, en le rapprochant de lui-même, de cette petite lumière qui luit au fond de ses soifs intimes. S'il se sent beau à nouveau un instant — comme il l'a au fond toujours soupçonné, mais d'une façon que personne autour de lui ne reconnaît ni ne réveille — peut-être se passera-t-il quelque chose de vital. 

Je vois venir des questions capables de me coller au mur si je ne les ai pas moi-même digérées :  : « Qui es-tu pour questionner mes valeurs ?… Crois-tu assez en moi pour que j'y croie aussi ?… Me laisseras-tu tomber comme les autres, après ?… »  Si la fissure se crée, si la personne peut ‘revenir à la maison’ sans perdre la face et n'être pas laissée seule pour le faire, alors des décisions peuvent naître, et d'autres changer. La même énergie qui servait à se défendre devient disponible pour construire. C'est la Samaritaine de l'Évangile, à la rencontre qu'elle a faite près du puit. Peut-être qu'on ne peut plus oublier l'humain dans ses décisions, le jour où quelqu'un nous a connecté au plus humain en soi. C'est le pari.

Mon utopie fonctionnelle

J'ai pour m'en convaincre, déjà, l'expérience de mes enfants, qui ont franchi des passages décisifs quand ils se sont vus regardés ainsi. Et mon expérience, à chaque fois que quelqu'un m'a révélé que j'étais plus beau que je le croyais.

Ça m'aide aussi à le croire quand je pense à la force mystérieuse qui est arrivée à mettre en orbite les cent milliards de milliards de galaxies de notre univers. Je me dis que cette force est bien capable de guider aussi à bon port l’expérience d'un humain, quand même il s'appellerait Pol Pot ou Hitler. Je crois en fait que ce qui nous fait le plus défaut devant les grands despotes de notre planète  -  tout comme d'ailleurs devant les petits tyrans que nous subissons au quotidien  -  c'est la conviction qu'à l'échelle de la vie la partie est gagnée d’avance, que c'est une question de temps pour que leur vraie nature se fraie un chemin jusqu'à la surface. Bien sûr, on peut avoir de bonnes raisons de ne pas attendre jusque là !... 

Ça me rappelle une histoire que j'avais lue, à propos d'un type que son patron prenait plaisir à rabaisser. Découragé, il s'était confié à un compagnon. Quelqu'un dont le regard portait pas mal plus loin qu'il s'y attendait, et qui lui a dit : « je crois que l'amour à l'intérieur de toi est plus fort que la méchanceté à l'intérieur de lui ....»  Il paraît que, longtemps après, le type et le patron sont devenus des amis.

Plus je m'exerce à le regarder sous cet angle, moins j'ai le sentiment d'avoir à charger le sort du monde sur mes épaules. Et moins j'en suis affecté dans ma paix intérieure. D'un autre côté, je constate que je mets moins de temps à aligner les diagnostics noirs, légitimes mais qui en arrivaient à me paralyser. Je prends plaisir à colporter les ‘bons coups’, où qu’ils se trouvent. Je crois que c'est de modes d'emploi dont le monde a le plus besoin. Et de témoins heureux de se les appliquer.

Mère Teresa avait une expression magnifique pour nommer  le regard dont les êtres ont besoin : « Le temps qu'on met à juger les gens, on ne l'a plus pour les aimer.  » 

Christophe Élie

 

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